« Mettons fin à l'exil de notre épargne et de nos pépites ! »
L'épargne européenne est abondante. Nous avons un des taux d'épargne les plus élevés au monde : 15,2 %, contre seulement 3,80 % aux Etats-Unis. Mais une part croissante de notre épargne se déplace… vers les Etats-Unis : l'investissement total dans les actions américaines par les ménages de la zone euro a ainsi plus que doublé, passant de 372 milliards d'euros en 2020 à 821 milliards en 2024. Pourtant, plus de startups naissent en Europe qu'aux Etats-Unis ! Notre continent ne manque pas de bonnes idées mais de quoi les faire croître et les financer.
Fragmentation du marché unique
Ce manque d'efficacité est dû à la fragmentation de notre marché unique, ainsi qu'à la frilosité d'investisseurs institutionnels à soutenir l'innovation. Ces derniers, tels que les banques, assureurs ou fonds de pension, représentent 72 % des montants levés par des fonds de capital-risque (principaux investisseurs dans les startups) aux Etats-Unis, contre seulement 30 % en Europe. L'argent des Européens n'est pas utilisé, pour des raisons culturelles et réglementaires, pour faire croître nos plus belles pépites.
De fait, lorsqu'une jeune entreprise souhaite lever des sommes importantes pour étendre son activité ou lancer une chaîne de production, les fonds européens ne sont pas suffisants : aux Etats-Unis depuis 2013, 137 fonds de capital-risque de plus d'un milliard de dollars sous actif se sont lancés, contre seulement 11 en Europe. Par manque d'alternative, nos startups des énergies renouvelables ou de l'intelligence artificielle se tournent donc vers des fonds américains, jusqu'à la cruciale épreuve de la cotation en bourse.
Exil boursier
Là aussi, le manque de liquidité en Europe est un problème pour cette phase dite de l'exit, où la cotation en Bourse américaine est une option privilégiée. BioNTech, Spotify, Arm, Criteo… Ces dernières années, une cinquantaine de pépites européennes sont entrées en Bourse aux Etats-Unis.
On ne peut pas leur en vouloir. Les Bourses américaines bénéficient de plus de liquidité, d'investisseurs institutionnels proactifs, de particuliers engagés du monde entier et d'un secteur tech dynamique. Au contraire, l'Europe est peu attractive, à un moment crucial où de nombreuses startups souhaitent se coter pour continuer à se développer (Bolt, Vinted, Doctolib, Klarna…). On trouve sur le continent 35 places de marché, avec leurs propres règles, ce qui décourage les investisseurs et nos entreprises. Elles se cotent d'ailleurs moins en Europe (-17 % en 10 ans), alors que l'exode vers les Etats-Unis continue, où la part de sociétés étrangères sur les places de marché ne cesse d'augmenter (de 14 à 24 % en 15 ans, dont 12 % d'Européens).
Les Bourses américaines bénéficient de plus de liquidité, d'investisseurs institutionnels proactifs, de particuliers engagés du monde entier et d'un secteur tech dynamique.
Il est urgent que l'Europe offre aux entreprises innovantes le « droit de rester » et de devenir des leaders de l'industrie et des services de demain, en se développant sur le continent. Cela passe par des réformes aux différentes étapes de la vie de ces entreprises ; un « 28e régime » de société européenne pour leur permettre de bénéficier dès leur naissance de la taille de notre marché unique, des fonds de fonds pour mieux mobiliser l'épargne des Européens vers le financement de ces entreprises avec des garanties publiques pour diminuer les risques des investisseurs institutionnels, et un objectif politique simple : créer l'équivalent d'un NASDAQ européen qui rassemblera, comme aux Etats-Unis, les grandes entreprises technologiques du continent et créera les conditions du financement de leur développement ici, en Europe.
Ce 19 mars, la Commission européenne présentera son plan d'action pour une Union de l'Epargne et de l'Investissement. Ce projet, cela fait des années qu'on en parle. Il faut maintenant changer d'échelle car le moment historique l'impose. Nous devons faire en sorte que l'avenir de nos pépites innovantes passe par l'Europe, plutôt que par l'exil de notre épargne et de nos talents. Il en va de notre souveraineté et de notre prospérité.
Pascal Canfin est député européen et coordinateur Renew à la commission environnement et santé publique au Parlement européen.
Stéphanie Yon-Courtin est députée européenne et coordinatrice Renew de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen.
Pascal Canfin et Stéphanie Yon-Courtin