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Le Figaro - Guerre commerciale : les Gafam au cœur du bras de fer transatlantique - 02/04/2025

Guerre commerciale : les Gafam au cœur du bras de fer transatlantique

DÉCRYPTAGE - Par souci d’apaisement de la Commission européenne, Apple et Meta pourraient finalement faire l’objet de l’indulgence de Bruxelles.

Moins de cent jours après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump , les Gafam se retrouvent au cœur du conflit transatlantique. Le suspense monte dans la Silicon Valley . Épinglés par Bruxelles dans le cadre d’enquêtes antitrust, Meta et Apple attendent le verdict de la Commission européenne qui doit être rendu dans les prochains jours.

En théorie, les deux géants américains risquent des amendes pouvant aller jusqu’à 10% de leur chiffre d’affaires ainsi que des mesures correctives qui grèveraient leurs revenus. Tous deux sont accusés d’avoir enfreint le règlement sur les marchés numériques (DMA) qui encadre depuis un an les pratiques concurrentielles des grandes plateformes (Alphabet, Amazon, Apple …). Donald Trump menace l’Europe depuis plusieurs semaines de représailles commerciales en cas de sanctions de la Commission. En février dernier, son vice-président, JD Vance, en visite à Paris pour le Sommet sur l’IA, avait tiré à boulets rouges sur la régulation européenne du secteur accusée d’empêcher l’innovation. 

En coulisses, cela fait plusieurs mois que les Gafam s’agitent pour éviter des sanctions. Leur ralliement à Donald Trump s’explique en partie par l’épée de Damoclès que fait peser Bruxelles. Ils espèrent bien que le président américain volera à leur secours. La présence de poids lourds de la tech, parmi lesquels Elon Musk , au cœur de la Maison-Blanche, plaide en leur faveur. Depuis plusieurs mois, Mark Zuckerberg n’hésite pas à dire tout le mal qu’il pense de la régulation européenne. « L’Europe a un nombre croissant de lois qui institutionnalisent la censure et rendent difficile toute innovation », avait déploré début janvier le patron de Meta en annonçant la suppression de son dispositif de fact-checking aux États-Unis. Avant de se dire impatient de « travailler avec le président Trump » pour « contre-attaquer » sur ces sujets. Ces dernières semaines, les dirigeants de Meta auraient demandé à des membres du gouvernement américain d’intercéder auprès de Bruxelles. « Il ne s’agit pas seulement d’amendes, mais de la volonté de la Commission d’handicaper des entreprises américaines prospères simplement parce qu’elles sont américaines, tout en laissant les concurrents chinois et européens s’en tirer à bon compte », a déclaré un porte-parole de Meta. « Les Gafam veulent retourner au Far West, c’est leur mantra », réplique Stéphanie Yon-Courtin, députée européenne (Renew). 

L’Europe tiendra-t-elle tête à l’Administration Trump ? À Bruxelles, de nombreuses voix s’élèvent pour appeler la Commission à ne pas faiblir. « Toute hésitation risque de donner le signal d’une Europe qui recule, estime la députée européenne. Lorsqu’on montre une once de faiblesse, on se fait manger ! La Commission doit dire clairement que l’application de nos textes n’est pas négociable. Sinon, c’est la porte ouverte à un détricotage dans leur mise en œuvre. »

Restreindre l’accès aux services numériques 

À l’Assemblée nationale, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot - qui a rappelé que « les Gafam réalisent 25% de leurs revenus en Europe, (soit) plusieurs centaines de milliards d’euros chaque année » -, est monté au créneau le 1er avril. Il a laissé entendre qu’en cas de renchérissement des droits de douane américains contre le Vieux Continent, la Commission pourrait notamment « restreindre l’accès aux services numériques et financiers ». « Face à l’art du deal à la Trump, les Européens n’ont pas d’autre choix que d’être dans une posture permanente de transaction », résume Stéphane Distinguin, associé du cabinet EY FaberNovel. 

Il n’empêche, sous pression, Bruxelles aurait finalement choisi de ne pas mettre de l’huile sur le feu, selon la presse américaine. Un peu plus d’un an après leur ouverture, l’exécutif européen s’apprêterait à clore trois des six enquêtes ouvertes contre des grandes plateformes sans adopter de sanctions, notamment sur les services par défaut et écrans de choix d’iOS d’Apple. Des décisions de non-conformité sont en revanche attendues contre les mesures « anti-steering » sur l’AppStore. En clair, Bruxelles reproche à Apple d’imposer aux développeurs d’applications des restrictions les empêchant d’informer ses utilisateurs que d’autres services d’abonnement musical moins chers étaient disponibles en dehors de l’application. Le modèle « payer ou consentir » de Meta qui oblige les utilisateurs à consentir au suivi de leurs données ou à payer un abonnement pour être dispensé de publicité devrait aussi être épinglé. Mais les amendes accompagnant ces décisions pourraient néanmoins rester bien en deçà du plafond de 10% du chiffre d’affaires mondial, selon le Financial Times. 

« La décision sur le niveau des sanctions n’est pas complètement fixée, assure un bon connaisseur du secteur à Bruxelles. Ursula von der Leyen attend de savoir à quelle sauce nous serons mangés. Sans parler des pressions politiques et économiques exercées par les Gafam qui essaient notamment de montrer patte blanche sur d’autres sujets comme l’IA Act. »

Keren Lentschner