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La-Croix - Jusqu’où aller pour défendre les démocraties européennes face aux attaques d’Elon Musk ? - 05/02/2026

Jusqu’où aller pour défendre les démocraties européennes face aux attaques d’Elon Musk ?

Les réseaux sociaux multiplient les pieds de nez en laissant le champ libre à la désinformation ou à la manipulation politique. Face aux dérives, les États membres n’attendent pas la Commission européenne pour commencer à serrer la vis. Pedro Sanchez met Bruxelles dans l’embarras. Le premier ministre espagnol a annoncé, mardi 3 février, son intention d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, mais aussi et surtout de rendre les dirigeants des plateformes du numérique responsables en cas d’infraction au droit espagnol. À la tête du réseau social X, Elon Musk n’a pas tardé à qualifier le socialiste madrilène de « véritable fasciste totalitaire ». La Commission européenne, elle, se retranche derrière sa législation sur les services numériques, le DSA (« Digital Services Act ») et répète que ce règlement doit rester l’alpha et l’oméga de la législation du numérique en Europe, un impondérable que les États membres n’ont pas vocation à contourner. « Peut-on tenir les dirigeants des plateformes pour responsables ? C’est un débat que nous avons ici depuis des années, au sein de la Commission européenne et au sein des États membres », ne cache pas Thomas Regnier, porte-parole de l’exécutif européen, spécialiste des questions numériques. Mais à ses yeux, il est important de ne pas « empiéter sur le terrain du DSA ». La majorité numérique en ordre dispersé L’introduction d’une « majorité numérique » dans les États membres n’est pas problématique vu de Bruxelles, car aucune législation européenne contraignante n’existe à ce sujet. La France est allée de l’avant : l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale, fin janvier. Au Portugal, une proposition de loi est sur la table. L’Autriche comme le Danemark y songent également. Mais les plans espagnols visant à faire en sorte que « la manipulation et l’amplification algorithmique de contenus illégaux » soient considérées comme des « infractions pénales » font davantage grincer les dents à Bruxelles. Si ces pistes deviennent effectivement des projets de loi en bonne et due forme, ces derniers risquent d’être retoqués par la Commission à l’issue de procédures d’infraction. Selon Thomas Regnier, face aux géants du numérique et en vue de défendre la démocratie européenne, deux solutions s’offriraient à l’UE : « frapper durement les plateformes, avec toutes les conséquences que cela aurait », ou privilégier le « dialogue ». Pour l’heure, c’est cette deuxième solution qui a été choisie par la Commission : « Si on brusque les plateformes, elles vont arrêter de coopérer, et cela va se faire au détriment des citoyens », ajoute le porte-parole. Dialogue et fermeté Le « dialogue » n’interdit pas la fermeté. En décembre 2025, la Commission a infligé une amende de 120 millions d’euros à X pour défaut de transparence – la première sanction infligée en vertu du DSA. La Commission enquête également sur les accusations de manipulations algorithmiques dont la plateforme fait l’objet. Ces dernières viseraient supposément à soutenir l’extrême droite en Europe. Cette approche européenne traduit, cependant, la crainte dans plusieurs capitales de provoquer les foudres du président américain Donald Trump. De nombreux pays membres dépendent en effet des États-Unis pour leur sécurité ou leur balance commerciale, et préfèrent éviter le conflit. D’autres encore, dirigés par des partis de droite nationaliste, telle la Hongrie, se rallient ostensiblement à la vision américaine de la liberté d’expression promue outre-Atlantique. Dès lors, « il n’est pas étonnant que des pays aient envie d’avancer de leur côté, estime l’eurodéputée Stéphanie Yon-Courtin (Renew Europe). Mais travailler à l’échelon européen est plus efficace. En faisant cavalier seul, on envoie un mauvais signal aux plateformes et au reste du monde, alors même que la démocratie européenne est devenue un champ de bataille numérique ». «Bouclier démocratique» Avec son « bouclier démocratique » proposé en novembre dernier, la Commission cherche bien à lutter contre la désinformation, les manipulations de l’information et les ingérences étrangères. Mais là encore, elle est accusée de jouer petit bras. « Ce qui est de nature à fragiliser nos démocraties, c’est qu’Elon Musk utilise sa plateforme pour interférer dans nos débats, semer la discorde, amplifier les messages de haine, soutenir les comportements violents dans le monde réel », déclare David Colon enseignant-chercheur à Sciences Po. Plus largement, c’est la question de la dépendance des Européens aux services numériques américains qui se pose à nouveau, estiment certains observateurs. « La solution serait la création en Europe d’une alternative aux médias sociaux américains, chinois et russes reposant sur une architecture algorithmique transparente et respectueuse des règlements européens en vigueur, ajoute David Colon. Il est urgent de nous doter d’alternatives intègres pour échapper aux manipulations algorithmiques de nos débats. » Logo du réseau social X, propriété d’Elon Musk. Le milliardaire a qualifié le premier ministre espagnol de « véritable fasciste totalitaire » après son projet d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. (JONATHAN RAA)