L’organe parlementaire de l’UE est préoccupé par les ingérences des États-Unis, après les sanctions contre Thierry Breton ou le juge Nicolas Guillou et les provocations de diplomates. À la Commission, Ursula von der Leyen détourne le regard. Les Européens ont commencé ces dernières années à s’armer contre les opérations de
guerre hybride menées par la Russie ; les voici pris de court par les pressions, intimidations ou sanctions arbitraires des États-Unis. À tel point que la nouvelle commission spéciale du Parlement européen sur le « bouclier démocratique », dirigée par l’eurodéputée centriste Nathalie Loiseau, va consacrer prochainement une session aux ingérences américaines.
La doctrine avait été énoncée clairement en décembre dans la
stratégie de sécurité nationale américaine. Washington y désignait l’Europe comme une rivale, accusée de faire face à un « effacement civilisationnel » en raison de l’immigration, et annonçait miser sur les « partis patriotiques » pour « cultiver la résistance à la trajectoire actuelle » du continent. L’Administration Trump est passée à la pratique. Dans un câble diplomatique du 18 février, révélé par Reuters, le secrétaire d’État,
Marco Rubio, a donné pour instruction à ses ambassadeurs de jouer un rôle « plus affirmé » pour « contrer les réglementations inutilement contraignantes » de l’UE, notamment sur les données, comme le RGPD (règlement sur la protection des données personnelles). Le secrétaire d’État s’est par ailleurs rendu en Hongrie et en Slovaquie mi-février, pour y soutenir les dirigeants
Viktor Orban et Robert Fico, champions de l’obstruction aux décisions de
l’Union européenne, comme la semaine dernière sur le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine et un nouveau train de sanctions contre Moscou. Les ambassadeurs américains dans plusieurs capitales ont, de leur côté, lancé des polémiques avec les gouvernements des pays où ils sont en poste. Cela a donné lieu à une passe d’armes musclée entre
Charles Kushner , l’envoyé de Trump (et père de son gendre) à Paris et le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, après que l’Américain eut soufflé sur les braises des tensions politiques liées à la mort du militant nationaliste Quentin Deranque à Lyon. Son homologue en Belgique, Bill White, a annoncé une interdiction du territoire américain à un élu socialiste qui avait critiqué Donald Trump, et accusé le gouvernement d’antisémitisme. En Pologne, l’ambassadeur américain s’en est pris au président du Parlement pour n’avoir pas soutenu la candidature de Trump au prix Nobel de la paix. Quant au représentant américain au Danemark, il a retiré de son ambassade des drapeaux en hommage aux soldats danois tués en Afghanistan, accusés par le président républicain d’être « restés en retrait » du front. Curieuse conception de la diplomatie, qui rappelle la stratégie des « loups guerriers » développée par Pékin il y a quelques années. « Au lieu de dialoguer avec ces gouvernements, l’Administration Trump affiche son soutien à des partis ouvertement antiques. Washington tente ainsi de saper le pouvoir de la Commission européenne - ainsi que sa capacité et sa légitimité - à présenter une position unifiée sur le commerce, la technologie et la réglementation dans les futures négociations entre les États-Unis et l’UE. L’agenda américain en Europe vise moins à aider à lutter contre l’immigration qu’à affaiblir Bruxelles en tant qu’acteur géopolitique », décryptent Célia Belin et Majda Ruge, chercheuses au Conseil européen des relations internationales. Un eurodéputé convoqué par l’ambassadeur américain« Il y a des pressions très ouvertes et très brutales dans tous les sens : sur la régulation numérique, sur la préférence européenne, sur le Green Deal, constate Nathalie Loiseau. Sur la défense aussi, mais ce n’est pas nouveau. » Les représentants de l’Administration américaine en poste à Bruxelles agissent depuis longtemps en lobbyistes du complexe militaro-industriel de leur pays. Mais le bras de fer se tend avec la volonté d’autonomie stratégique revendiquée par les Européens. Quand un eurodéputé est nommé rapporteur d’un projet de loi prévoyant un minimum requis de production européenne, il est aussitôt convoqué par l’ambassadeur américain. Cela n’a pas empêché les derniers textes adoptés par l’UE sur la défense, y compris le prêt à l’Ukraine de 90 milliards d’euros, de tous prévoir des seuils minimaux de 60 % à 65 % de composants européens. L’ambassadeur américain auprès de l’UE, Andrew Puzder, a fustigé ces initiatives, qui éroderaient la « base de coopération transatlantique ». En Pologne, le parti nationaliste d’opposition Droit et Justice (PiS) a participé à une tentative de contournement de ces dispositions, en réclamant un « prêt américain », plutôt que les fonds de l’UE prévus pour financer les achats d’équipements militaires. La bataille s’élargit à l’industrie, avec le projet de loi, présenté ce mercredi, pour promouvoir le « made in Europe » dans les marchés publics. « Adopter ce type de règles serait une grave erreur », a mis en garde Andrew Puzder, qui n’a pas ménagé ses efforts pour essayer de le torpiller. « C’est une guerre menée contre l’Union européenne et tout ce qu’elle représente. Ce qui fait le plus mal, c’est la législation sur le numérique », estime l’eurodéputée (Renew) Stéphanie Yon-Courtin. Interdiction du territoire Thierry Breton en a fait les frais, ainsi que quatre autres responsables européens. L’ancien commissaire, à l’origine des réglementations sur les plateformes, s’est vu notifier fin décembre, quinze jours après l’annonce d’une
amende de Bruxelles contre le réseau X d’Elon Musk, une interdiction du territoire américain. « Nous sommes juste des pions dans un conflit transatlantique plus large, ciblés pour vous atteindre », a averti Anna-Lena Von Hodenberg, directrice de l’ONG Hate Aid en Allemagne, visée par la même sanction, devant une commission de parlementaires européens la semaine dernière. Du « terrorisme diplomatique », selon l’eurodéputé socialiste François Kalfon. Un rapport de la Chambre des représentants signé par le républicain Jim Jordan accuse le DSA (règlement européen sur les services numériques) d’« imposer des règles de censure mondiale contre la liberté d’expression politique en ligne ». Au nom de la transparence, l’élu a exigé la copie de tous les échanges entre la Big Tech américaine et l’administration bruxelloise. Dans le document rendu public, il a masqué les noms des responsables des entreprises américaines et dévoilé ceux des fonctionnaires européens, les exposant à des pressions.Le Parlement européen s’inquiète de tactiques « vicieuses et pernicieuses », selon Stéphanie Yon-Courtin. Et déplore le manque de réaction de la Commission. « C’est la responsabilité de la Commission de protéger ses anciens membres et ses fonctionnaires. On doit s’assurer du maintien de l’indépendance de nos institutions », a martelé Thierry Breton, invité à témoigner devant les eurodéputés la semaine dernière. « Ursula von der Leyen a l’air de s’en laver les mains », regrette Nathalie Loiseau, qui plaide pour entrer dans une logique de « donnant-donnant », en privant si besoin les diplomates américains d’accès aux institutions européennes. C’est d’ailleurs une telle menace du gouvernement français à l’ambassadeur Charles Kushner qui a permis de désamorcer la passe d’armes. Emmanuel Macron a
écrit à Donald Trump pour lui demander de lever les mesures visant Thierry Breton et le juge français Nicolas Guillou, membre de la Cour pénale internationale sanctionné, comme dix de ses collègues, pour avoir émis un mandat d’arrêt contre Benyamin Netanyahou. La France, dont le président est un infatigable promoteur de l’autonomie stratégique européenne, est pour cette raison en première ligne de l’offensive américaine. Son choix de riposter systématiquement aux désinformations et ingérences, notamment via la stratégie
French Response (« réponse française ») mise en place par l’Élysée, est regardé de près à travers l’Europe. Mais pour l’exécutif bruxellois, la priorité reste toujours de ne surtout pas faire de vagues face à Washington.