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L'Opinion - La tech et l'IA, nouveaux terrains d’affrontement entre les Etats-Unis et l'Europe - 28/12/2025
La tech et l'IA, nouveaux terrains d’affrontement entre les Etats-Unis et l'Europe
Les attaques de l’administration Trump et de la sphère Maga contre les régulations européennes du numérique montrent qu’il s’agit d’un enjeu capital de souveraineté L’Europe est-elle prête à défendre sa souveraineté numérique, prochain terrain d’affrontement entre grandes puissances ? Le 24 décembre, l’administration américaine a interdit de séjour aux Etats-Unis cinq personnalités européennes s’étant mobilisées pour une stricte régulation de la tech : l’ex-commissaire au marché intérieur Thierry Breton, père du règlement sur les marchés numériques (DMA) et celui sur les services numériques (DSA) et quatre représentants d’ONG contre la désinformation et la haine en ligne, dont deux Britanniques et deux Allemandes. « Ces mesures relèvent de l’intimidation et de la coercition à l’encontre de la souveraineté numérique européenne », a dénoncé Emmanuel Macron. Pas de réaction, en revanche, du Premier ministre britannique Keir Starmer – un porte-parole de son gouvernement a déclaré que le pays était « engagé à défendre la liberté d’expression » – ni de l'Allemand Friedrich Merz – le ministre des affaires étrangères Johann Wadephul a déclaré souhaiter « clarifier les divergences d'opinion avec les Etats-Unis dans le dialogue transatlantique ». La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, elle aussi allemande et membre de la CDU, s’est fendue d’un tweet déclarant que l'exécutif européen « protégerait la liberté d’expression », sans toutefois nommer Thierry Breton, son ancien adversaire, évincé de la Commission en septembre 2024. Dans un communiqué, l'institution dit avoir « demandé des clarifications » aux Américains et qu’elle répondra « si nécessaire, de manière rapide et ferme contre ces mesures injustifiées ». Sanctions. Pour les spécialistes, cette réaction n’est pas à la hauteur. « Imaginer une seconde que cela va en rester là serait naïf, écrit sur X (ex-Twitter) l’entrepreneur Gilles Babinet. L'IA et le numérique vont immanquablement devenir le principal thème d'affrontement entre Etats-Unis et Europe, tant ces technologies sont appelées à être des facteurs de puissance (et d'impuissance) à moyen terme ». Le fait que Thierry Breton ait été visé alors qu’il n’est plus en poste montre que sa remplaçante, la nouvelle commissaire européenne en charge du numérique, Henna Virkkunen, « ne se mobilise pas assez pour une application franche du DSA », commente un connaisseur du dossier. La première sanction permise par le DSA a été prise il y a un mois contre X, sans publicité de la part de la Commission, après un an d’enquête, et pour un montant assez faible au regard de l’éventail des possibles. A l’époque, Henna Virkkunen expliquait être prudente pour ne pas voir la sanction attaquée en justice. C’est probablement cette amende qui a « marqué le tournant explosif pour la sphère Maga, qui l’a vue comme une attaque », analyse l'eurodéputée Renew Stéphanie Yon-Courtin, spécialiste des régulations du numérique. Or, ce n’est que le début, car d’autres enquêtes en cours doivent aboutir dans les prochains mois. « Le numérique est devenu le terrain des conflits d’empires, et le bât blesse sur l’extrême dépendance de l’Europe à la tech américaine, et la dépendance de cette dernière au marché européen », poursuit l’eurodéputée. La simplification prévue du règlement européen sur l’intelligence artificielle, et celui sur la protection des données (RGPD), en plein pic de pressions américaines, risque de se faire au bénéfice des géants de la Silicon Valley, craint la spécialiste. « Que l’administration Trump réagisse avec une telle violence montre que la tech est le point fort de leur économie, et le moyen de contrôler les démocraties, ajoute Aurore Lalucq (Place publique), présidente de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen. La priorité doit être de doter l'UE d’infrastructures souveraines dans le domaine des paiements et du cloud. « En trente secondes, ils peuvent tout nous couper, c’est l’arme atomique. » 60 % des paiements par carte des citoyens européens sont effectués via des réseaux de paiement américains, principalement Visa et Mastercard. « Je ne suis pas du tout anti-américaine, mais cette administration mène contre nous une guerre hybride, menace nos juges et certains de nos politiques », ajoute Aurore Lalucq, en référence à Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, sous sanction américaine. Pour l’eurodéputé italien Sandro Gozi (Renew), l'interdiction faite à Thierry Breton « demande des mesures anti-coercition ». Alors que l’accord sur les droits de douane noué en août entre Ursula von der Leyen et Donald Trump « nous a été présenté comme assurant de la stabilité et de prévisibilité dans notre relation bilatérale, à ce stade, je ne vois pas réunies les conditions politiques pour l’approuver », déclare-t-il, alors qu’une procédure de ratification est toujours en cours au Parlement européen.
Stéphanie Yon-Courtin