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Les Echos - Thierry Breton interdit d'entrée aux US - 24/12/2025

Thierry Breton interdit d'entrée aux US : la guerre froide numérique est déclarée entre l'Europe et les Etats-Unis

Les Etats-Unis ont interdit l'entrée sur leur territoire à Thierry Breton et quatre autres Européens, marquant une escalade dans le conflit transatlantique sur la régulation numérique. Cette décision, dénoncée par Bruxelles, illustre les tensions croissantes entre les deux blocs sur la souveraineté numérique. Le bannissement du sol américain de l'ancien commissaire européen Thierry Breton, bête noire de l'Oncle Sam pour avoir orchestré la loi sur les services numériques (DSA), et de quatre responsables européens d'ONG de lutte contre la désinformation, en dit long sur l'intensité du conflit qui oppose Washington et Bruxelles. La bataille pour la souveraineté numérique ne se joue plus dans les salles de négociation feutrées, mais à coups de sanctions diplomatiques aussi spectaculaires qu'inédites. Le secrétaire d'Etat Marco Rubio n'y est pas allé par quatre chemins pour les justifier : « Pendant bien trop longtemps, des idéologues en Europe ont mené des efforts organisés pour contraindre les plateformes américaines à punir les points de vue américains auxquels ils s'opposent ». Washington agit donc pour « barrer l'accès aux figures de proue du complexe industriel mondial de la censure » et se dit « prêt à élargir cette liste si d'autres ne font pas marche arrière ». L'acmé d'une campagne de pression Cette offensive n'est que le point culminant d'une campagne de pression orchestrée depuis des mois. Fin novembre, lors d'une visite éclair à Bruxelles, le secrétaire américain au Commerce Howard Lutnick avait notamment déclenché un tollé sur le Vieux Continent en liant l'assouplissement des tarifs douaniers américains sur l'acier et l'aluminium européens à… une révision des règles de l'UE sur le numérique. Dernier épisode en date, la semaine dernière, Jamieson Greer, le représentant américain au Commerce, a menacé d'agir contre de grandes entreprises européennes comme le Suédois Spotify, le géant allemand Siemens et le Français Mistral AI. Il avait déjà évoqué le lancement d'enquêtes sur les pratiques commerciales déloyales dans le numérique - un outil qui avait permis à Trump d'imposer des tarifs douaniers à la Chine lors de son premier mandat. Le message est limpide : les réglementations européennes ne passeront pas. Si ce dernier coup de semonce marque une escalade inédite, le choix des personnalités ciblées - évitant soigneusement les commissaires européens en poste et la présidente de la Commission - est révélateur. « Les cibles relativement moins importantes sont sans doute à comprendre dans une tactique de gradation, c'est-à-dire que les Etats-Unis veulent se laisser de la marge », estime Olivier Marty, enseignant en économie contemporaine à l'Université Paris-Cité. La logique est imparable : Washington peut difficilement attaquer frontalement ceux-là mêmes qui seraient les décisionnaires directs si Bruxelles acceptait de modifier ses lois numériques. Reste à savoir si cette tactique d'escalade progressive conduira à une négociation ou à une véritable déclaration de guerre commerciale. Bruxelles campe sur ses positions Ce qui est certain, c'est que l'Europe ne montre pour l'instant aucune intention de plier. La Commission a récemment infligé à X une amende de 120 millions et ouvert de nouvelles enquêtes contre des géants de la Tech américaines. Mercredi, elle a condamné « fermement » la décision américaine, réclamé des « clarifications » et prévenu que, « si nécessaire », elle réagirait « rapidement et de manière décisive pour défendre » son « autonomie réglementaire contre des mesures injustifiées ». « Aucune sanction ne fera taire la souveraineté des peuples européens », a martelé Stéphane Séjourné, le successeur de Thierry Breton à la Commission. Ce dernier avait dénoncé un peu plus tôt sur X un « vent de maccarthysme », et rappelé que « 90 % du Parlement européen - démocratiquement élu - et les 27 Etats membres à l'unanimité » avaient « voté le DSA ». « Ces mesures relèvent de l'intimidation et de la coercition à l'encontre de la souveraineté numérique européenne », a aussi tapé du poing Emmanuel Macron également sur X, promettant de continuer à défendre l'« autonomie réglementaire » de l'UE. Un divorce difficile à éviter Le coeur du conflit semble extrêmement complexe à résoudre. D'un côté, une administration Trump qui voit dans le DSA et la loi sur les marchés numériques (DMA) une « censure » déguisée et des entraves aux entreprises américaines - X venant d'écoper d'une amende de 120 millions d'euros pour violation des règles de transparence européennes. De l'autre, une Union européenne qui refuse de démanteler un arsenal réglementaire adopté démocratiquement et appliqué, selon elle, de manière « objective et sans discrimination ». Olivier Marty y voit « une reprise de vieilles querelles », amplifiées par « la fermeté de l'UE sur le sujet réglementaire face aux Etats-Unis, qui donnent des coups de butoir pour que l'UE modifie ses législations numériques ». Comme le juge sur X l'eurodéputée Stéphanie Yon-Courtin (Renew), l'une des plus ferventes défenseures des lois numériques européennes : « Hélas… C'était prévisible… Et ce n'est que le début du bras de fer ». Thierry Breton, désormais persona non grata aux Etats-Unis, en est devenu le symbole involontaire. Bienvenue dans l'ère de la guerre froide numérique. Fabienne Schmitt