Comment Mario Draghi veut transformer l’Europe
Les 27 dirigeants européens se réunissent ce jeudi 12 février, avec au menu des discussions la question de la compétitivité. Un sujet mis sur la table par l’ancien président du Conseil italien, Mario Draghi, qui ne cesse d’appeler l’Europe à agir. Si son discours porte, il tarde à être mis en œuvre. Super Mario est partout. Jeudi 12 février, les 27 dirigeants européens se retrouvent au château d’Alden Biesen, à l’est de la Belgique, pour parler compétitivité. L’ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) et ex-président du Conseil italien Mario Draghi sera aussi autour de la table. Début février, l’économiste a marqué les esprits en livrant, depuis l’Université catholique de Louvain, un vif plaidoyer en faveur du « fédéralisme pragmatique » – une formule de son cru. Dans toute l’Europe, son discours a été reproduit (y compris dans La Croix), analysé, commenté. Au Parlement européen, depuis le début de la législature actuelle (en juillet 2024), son nom a été mentionné dans 136 débats dans l’hémicycle. Dans une lettre de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen à l’attention des Vingt-Sept, en date du lundi 9 février, l’influent penseur est cité dès la troisième ligne : « Comme Mario Draghi l’a souligné, une économie compétitive est un prérequis à notre liberté de choisir notre propre destin », note l’Allemande qui a, dès 2023, proposé à Mario Draghi d’écrire un rapport consacré à la compétitivité, qu’il a remis en septembre 2024. En 2019, Emmanuel Macron avait qualifié l’Italien de « digne héritier des pères fondateurs de l’Europe », rien de moins. L’ancienne ministre déléguée chargée de l’Europe Laurence Boone, qui l’a épaulé dans l’élaboration du rapport, voit en lui un « Delors italien ». « Mario Draghi jouit d’un niveau de respect et de confiance élevé, y compris de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, observe Janis Emmanouilidis, directeur des études de l’European Policy Centre (EPC) à Bruxelles. Elle ne l’a pas choisi par hasard : avec lui, elle savait à quoi s’attendre. » Pour comprendre pourquoi l’Italien est autant reconnu et respecté, il faut remonter en juillet 2012. Alors président de la Banque centrale européenne (BCE), il joue un rôle décisif pour sauver l’euro, menacé par la crise des dettes souveraines. Il a alors cette formule devenue célèbre « whatever it takes », ou « tout ce qui est nécessaire. Quelques jours plus tard, il annonce que l’institution est désormais en mesure d’acheter les dettes des pays en difficulté. Un tournant. L’euro sauvé, le voilà donc près de quinze ans plus tard, dans un autre rôle, celui de « sauveteur de la compétitivité », d’une Europe prise en étau entre les États-Unis et la Chine. Fin tactictien, il avance ses pions à Bruxelles pour défendre sa vision, sans se départir de son côté technicien et d’un ton parfois professoral, d’un souci de pédagogie que, celui qui admire le système des grandes écoles en France, a gardé de ses années universitaires – il a soutenu une thèse en économie. Dans son rapport intitulé « L’avenir de la compétitivité européenne », long de 400 pages, le natif de Rome liste des mesures tous azimuts pour enrayer le décrochage économique de l’Europe vis-à-vis du reste du monde. Mais hormis les recommandations de simplification réglementaire, la Commission européenne n’a pas, pour l’heure, repris à son compte beaucoup de préconisations de Mario Draghi. Selon le think tank European Policy Innovation Council (Epic), seules 15 % d’entre elles ont été suivies d’effet. C’était 11 % en septembre. À Alden Biesen, Mario Draghi donnera-t-il l’élan nécessaire aux États membres pour qu’ils se lancent dans des chantiers plus ambitieux, sur le front des investissements et de la gouvernance des institutions ? Rien d’impossible selon Laurence Boone, qui lui attribue une « espèce de pouvoir magnétique » : « Il est parvenu à garder la chancelière Angela Merkel avec lui tout du long, alors même que les politiques qu’il a menées n’étaient pas les plus orthodoxes, pas les plus proches de la rigueur préconisée par les Allemands de l’époque », témoigne celle qui dirige actuellement la branche française du groupe bancaire espagnol Santander. Mais si les mesures préconisées par l’ancien banquier central tardent à être appliquées, son discours a tout de même porté. À ses yeux, l’Europe est entravée par les normes. En plaidant en faveur de la simplification, Mario Draghi a ainsi donné le coup d’envoi du détricotage d’une partie du « pacte vert », notamment le devoir de vigilance européen ou le reporting extra-financier des entreprises (CRSD), sur les questions environnementales, sociales et de gouvernance. Au grand dam de ceux qui voyaient dans ces textes majeurs de la précédente législature une Europe à la hauteur du défi climatique. Mario Draghi a une « vision assez libérale, à la papa », soupire l’eurodéputé écologiste David Cormand. Au Conseil européen ce jeudi, Mario Draghi pourra aussi plaider en faveur du passage de l’Union « d’une confédération à une fédération », comme il l’a fait en devenant docteur honoris causa à Louvain. Des déclarations qui là encore ne font pas l’unanimité. Pour l’eurodéputée Stéphanie Yon-Courtin (Renew Europe), Mario Draghi va trop loin en se faisant le chantre du fédéralisme : « Ce n’est pas utile : il faut avancer sur ses propositions principales, à savoir bâtir la souveraineté technologique de l’UE, consolider les secteurs stratégiques comme les télécommunications et soutenir la création de l’Union des marchés de capitaux. » Une fois ces chantiers menés, Mario Draghi, 78 ans, se retirera-t-il ? C’est peu probable à en croire l’eurodéputé Sandro Gozi (Renew Europe), secrétaire d’État aux affaires européennes en Italie entre 2014 et 2018, qui l’imagine prendre les rênes d’une institution européenne dans les prochaines années. « Mais je ne le vois pas faire campagne, comme l’a fait Ursula von der Leyen par exemple », nuance l’élu. Le poste de président de la Commission européenne est habituellement réservé à la tête de liste du parti arrivé premier aux élections, selon le système dit des « Spitzenkandidaten ». Reste alors, pourquoi pas, le prestigieux poste de président du Conseil européen, actuellement occupé par le Portugais Antonio Costa. Une fonction qui lui irait comme un gant.
Stéphanie Yon-Courtin