Actualités

lefigaro - Vinted, AliExpress, Leboncoin… Comment l’arrivée de Shein en France a déclenché un sursaut politique face aux dérives sexuelles des plateformes - 02/12/2005

Vinted, AliExpress, Leboncoin… Comment l’arrivée de Shein en France a déclenché un sursaut politique face aux dérives sexuelles des plateformes


ENQUÊTE - Face à la multiplication des contenus sexuels illicites sur des sites grand public, l’État français et l’UE ont engagé une riposte d’ampleur. Les associations de protection de l’enfance saluent un tournant longtemps attendu, après des années d’alertes restées sans effet. Poupées sexuelles, vidéos explicites et créatrices de contenus... Il ne nous a fallu que quelques clics et aucune vérification d’âge pour accéder à des contenus pornographiques – et qui flirtent à la limite du pédopornographique – sur des plateformes de vente en ligne grand public. Vinted, Leboncoin, AliExpress... Le constat est bien souvent le même : l’accès à ces contenus sexualisés ou illégaux reste d’une facilité déconcertante. De quoi interroger après le scandale des poupées sexuelles vendues sur la marketplace du géant chinois de la fast-fashion Shein. Et malgré les nombreuses réactions outrées, le problème semble loin d’être endigué. Le 25 novembre, sur le site chinois AliExpress, des poupées sexuelles à caractère pédopornographique étaient encore librement en vente, à moins de 50 euros. Sur les photos, ces poupées affichent des traits manifestement juvéniles. Si le site chinois s’est empressé de supprimer les annonces signalées par Le Figaro, d’autres dérives persistent sur des sites accessibles au grand public. Preuve en est, sur la plateforme de seconde main Vinted , des vendeuses aux photos aguicheuses promettent l’accès à des plateformes de contenus rémunérés comme MYM ou OnlyFans en échange d’un achat. Etsy, spécialisé dans l’artisanat, recèle de figurines féminines très suggestives et de guides «de la soumission», sans aucun filtrage de l’âge. Sur X (ex-Twitter), des vidéos pornographiques continuent de circuler librement, y compris certaines où les protagonistes paraissent très jeunes. Ces constats, récurrents, n’avaient jusqu’ici provoqué aucun véritable sursaut politique. Il aura fallu l’arrivée très médiatisée de Shein au BHV à Paris début novembre et le scandale de poupées sexuelles découvertes sur son site, pour déclencher une riposte politique de la France et de Bruxelles. «Shein est arrivé au BHV et tout le monde a eu les yeux braqués sur la marque», constate la sénatrice centriste Annick Billon, vice-présidente de la délégation aux droits des femmes. Sa collègue Dominique Vérien, qui préside cette délégation, y voit «une prise de position surtout liée à l’envie de casser la venue de Shein en France». Dans les couloirs de Bercy, on assume : «Lors de la semaine qui a précédé la saisine, il y a eu des troubles à l’ordre public concomitants avec la présence de Shein dans un grand magasin parisien. Ce sont des éléments qui ont légitimé cette action.» «Tolérance zéro» des plateformes Le phénomène, pourtant, dépasse largement la plateforme chinoise. Amazon avait déjà été épinglé en France en 2020 pour la vente de poupées sexuelles imitant des enfants sur sa marketplace, avant de retirer les produits, sans être mise en cause par la justice. Leboncoin a déjà aussi été critiqué par le passé pour des rubriques ambiguës, comme les «massages» ou les «rencontres» dans lesquelles apparaissaient des annonces d’escortes. Un article du Monde de 2024 relevait des annonces de passes dissimulées sur le site français, mais aussi sur le site lituanien Vinted. Annick Billon rappelle, chiffres à l’appui, que la pornographie représente «près de 20 millions de visiteurs uniques en France» et qu’«un enfant sur deux» y est exposé. «C’est grave, il y a urgence», tranche-t-elle. Face à ces détournements, la Haute-Commissaire à l’enfance, Sarah El Haïry , a saisi mi-novembre l’ Arcom au sujet de Vinted, Leboncoin et Etsy. «Les plateformes ne peuvent pas fermer les yeux quand des annonces permettent, contre paiement, d’accéder à des contenus pornographiques», insiste son entourage. Aujourd’hui, toutes les plateformes assurent avoir resserré leurs règles. Vinted évoque une «tolérance zéro en matière de communications sexuelles non sollicitées ou de promotion de contenus pour adultes». Leboncoin, de son côté, rappelle que «les contenus réservés aux adultes ou assimilés à des services sexuels sont strictement interdits» et que «100% des annonces publiées sont contrôlées» par l’IA, renforcée par une équipe de modération. AliExpress assure aussi appliquer une «tolérance zéro» et soutient, après inspection sur les lieux de confection, que les produits signalés par Le Figaro «ne répondent pas aux critères de poupées sexuelles [car elles] mesurent entre 30 et 60 cm et ne comportent aucune représentation génitale», tout en ayant retiré les annonces. Temu souligne également l’interdiction de «tout contenu illégal ou non conforme» sur sa plateforme, tandis qu’Amazon interdit toute image ou vidéo de page détaillée de produit à caractère sexuel explicite. «Pas d’obligation pénale» Si ces dérives s’étaient installées, c’est aussi parce que la loi limite la responsabilité des plateformes. «Elles n’ont pas d’obligation générale de surveillance», car elles sont qualifiées «d’hébergeurs de contenu», rappelle l’avocate Maria Berrada, associée au sein du cabinet Influxio. En revanche, les plateformes doivent retirer promptement ce qui leur est signalé, sous peine de voir leur responsabilité engagée. «Ce qui s’est passé avec Shein et AliExpress, c’est qu’il s’agissait de vendeurs tiers présents sur les deux sites, donc, sans signalement, rien ne se passe», poursuit l’avocate, soulignant la difficulté de surveiller des «milliers de produits». Mais pour Paul Midy, député centriste Ensemble pour la République (EPR), «ce qui s’applique dans la vie physique doit s’appliquer en ligne. On doit pouvoir suspendre une plateforme pour qu’elle se mette en conformité, mais on n’y est pas encore, ça ne va pas assez vite». La séquence Shein a servi de catalyseur pour enclencher un arsenal inédit, à la fois sur les plans pénal, administratif et à l’échelle de l’UE. La France pousse ainsi la Commission européenne à activer tous les leviers du règlement sur les services numériques (DSA). «On s’est mis en ordre de marche», insiste Bercy, évoquant une «première» en quinze ans de procédures contre les géants du numérique. Bruxelles a déjà lancé une procédure contre Shein, pouvant mener à une amende atteignant 6% du chiffre d’affaires mondial. Pour l’eurodéputée centriste (Renew Europe) Stéphanie Yon-Courtin, «la protection de nos enfants n’est pas négociable». Cette offensive s’inscrit aussi dans une évolution sociétale. «On se réjouit que le sujet soit pris à bras-le-corps», souligne Joëlle Sicamois, directrice de la Fondation pour l’Enfance. Sarah El Haïry précise que «toutes les trois minutes, des sévices sexuels sont commis sur des enfants» et que 90% des recrutements pour la prostitution des mineurs se font désormais en ligne. Pour Justine Atlan, directrice de l’association e-Enfance, ces objets pédocriminels ne sont «pas nouveaux» mais le sursaut des autorités s’inscrit dans un «alignement des planètes», entre une maturité accrue du public et une méfiance envers les plateformes étrangères. Reste à voir ce que cette mobilisation changera. À Bruxelles, la Commission promet de «renforcer la sécurité des mineurs en ligne» et travaille à des systèmes de vérification d’âge plus robustes. Une résolution du Parlement européen, adoptée fin novembre, plaide, elle, pour «une majorité numérique» harmonisée et un accès aux réseaux sociaux interdit en dessous de 13 ans. «On ne pourra pas faire sans l’Europe, ni sans une pression de l’opinion publique», prévient Joëlle Sicamois. Entre volonté politique et limites techniques, la lutte contre ces dérives sur les grandes plateformes ne fait que commencer.