Actualités

Libération - A Arras, Emmanuel Macron veut s’attaquer au «Far West» des réseaux sociaux - 19/11/2025

A Arras, Emmanuel Macron veut s’attaquer au «Far West» des réseaux sociaux

Se disant convaincu de la nocivité des écrans pour les jeunes et le débat public, le chef de l’Etat a enfourché la cause de la régulation, voire de l’interdiction des réseaux pour les moins de 15 ans, lors d’un débat avec des lecteurs de «la Voix du Nord» mercredi. Au-dessus du bourbier budgétaire, mais plus si loin de la scène nationale après une intense activité diplomatique, Emmanuel Macron a poursuivi mercredi son «cycle de discussions» sur le thème de la «démocratie à l’épreuve des sociaux et des algorithmes». A Arras, face aux lecteurs de la Voix du Nord, le chef de l’Etat a torpillé le «Far West» des géants du numérique, qu’il veut opposer à la «régulation» des plateformes, «l’éducation» des plus jeunes et la «formation à l’esprit critique» des citoyens. En mal de réformes à porter sur le plan national, il fait des effets du numérique son nouveau cheval de bataille. Après une première étape à Toulouse, devant les lecteurs de la Dépêche du Midi, un rendez-vous par semaine avec la presse régionale est prévu jusqu’à Noël, avant des annonces promises pour début 2026. Ouvrant plusieurs tiroirs – les dangers des réseaux sociaux, la désinformation, le complotisme, les ingérences étrangères – Macron veut alerter contre la «dégénérescence démocratique» et susciter, dixit l’un de ses conseillers, «un éveil des consciences». «On s’informe de plus en plus sur des réseaux sociaux dont le modèle économique n’est pas de nous informer mais de vendre de la publicité, a-t-il exposé à Arras. On a délégué la vie de nos enfants, de nos adolescents, de notre démocratie, à ces systèmes.» «C’est un dilemme permanent» Soucieux de «sonner le tocsin», Macron a lancé sa croisade en grande pompe le 28 octobre, recevant à l’Elysée 200 invités, chercheurs, directeurs de collège, responsables associatifs, neuropsychologues, élus ou youtubeurs. Marqué par les témoignages de pédiatres sur les effets des réseaux sur les plus jeunes, il dénonce le modèle des plateformes, qui cherchent à «créer l’excitation maximale» de manière à générer «le maximum de trafic pour maximiser leurs pages de pub». Changement de pied, pour celui qui ouvrait en 2020 un compte TikTok pour parler aux jeunes bousculés par le Covid ? Le 1er juillet, il recevait encore à l’Elysée l’influenceuse Miel Abitbol, porte-parole de la souffrance des jeunes sur Instagram. «C’est un dilemme permanent, concède un proche. Il faut réguler mais si on veut s’adresser à tous, il faut percer les bulles cognitives.» L’engrenage des réseaux sociaux, la rumeur… «Moi aussi, j’ai été victime», a-t-il confié à ses interlocuteurs. Relayée en France par des complotistes et par la sphère trumpiste aux Etats-Unis, la fake news selon laquelle son épouse serait un homme l’a affecté. Le déclic d’une prise de conscience ? «C’est un truc qui vient de loin chez lui», réfute un proche, de la désinformation subie lors de la campagne de 2017 aux espoirs d’une régulation des géants du Web. «Il nous faut apprendre à réguler ensemble», disait-il à l’Unesco en 2018. Naïf, ce rêve de «réconcilier la technologie et le bien commun», exprimé en 2019 devant Mark Zuckerberg, le patron de Facebook ? «C’était l’ère avant [Elon] Musk. Les plateformes jouaient le jeu», rembobine un conseiller. A l’Assemblée, ses troupes l’ont soutenu, adoptant en 2020 une loi contre la haine en ligne. La mesure phare, qui obligeait les plateformes à retirer les contenus haineux sous vingt-quatre heures sous peine de lourdes amendes, a été retoquée par le Conseil constitutionnel. Boîte à outils La guerre en Ukraine et la réélection de Trump ont marqué un «tournant dans le champ informationnel, relève un ancien conseiller. On ne peut plus se balader à poil sur un champ de mines !» Sur X, les conseillers élyséens voient défiler en cascade les contenus pro-Trump. Macron lui-même, en praticien des réseaux, voit la «déformation de l’espace public», selon son entourage, les algorithmes remontant des contenus d’extrême droite, et les troubles de l’attention, du comportement, observés par les spécialistes chez les plus jeunes. «Moi, je ne suis pas une génération qui a vécu ça», reconnaissait-il début novembre face à une dizaine de collégiens de Rochefort (Charente), qui racontait l’addiction, les six à sept heures de scroll par jour. Sur le sujet, il s’est nourri, lectures et rencontres en pagaille. Mi-novembre, a rapporté la Tribune dimanche, il déjeunait encore avec une dizaine d’intellectuels, dont Bruno Patino, le patron d’Arte, l’historien de la propagande David Colon ou Gilles Gressani, fondateur du Grand Continent, une revue de géopolitique. Au printemps, il avait déjà été marqué par une rencontre avec Jonathan Haidt, spécialiste de psychologie sociale et auteur de Génération anxieuse (les Arènes), un best-seller décortiquant le lien direct entre l’addiction aux réseaux et les troubles mentaux des adolescents. Après avoir lancé plusieurs commissions, sur le complotisme en 2021 ou l’exposition des écrans en 2024, Macron connaît la boîte à outils à déployer, de la levée de l’anonymat à la transparence des algorithmes en passant par le retrait des faux comptes. A seize mois de la présidentielle, il aimerait surtout atterrir sur l’instauration d’une majorité numérique à 15 ans. S’il pousse toujours une coalition d’Etats européens à légiférer sur le sujet, Macron déplore la lenteur de l’agenda de la Commission européenne. Il soutient la proposition de loi de la députée Laure Miller, déposée mardi et qui vise à interdire les réseaux aux moins de 15 ans. «La France a raison de vouloir avancer mais elle ne peut pas le faire seule, prévient de son côté l’eurodéputée Renew Stéphanie Yon-Courtin. Internet n’a pas de frontières et les géants du numérique attendent une fracturation entre Etats.» Y aurait-il matière à référendum ? «Tout est ouvert», répond un proche. A en croire un ministre qui en avait parlé avec lui, l’idée trotte dans sa tête depuis un moment…